Clair Obscur : Expédition 33



Un jeu vidéo, une famille, un deuil, et la traversée invisible du changement.


⚠️ Spoiler : Si vous jouez à “Clair Obscur : Expédition 33”, ne lisez pas plus loin.


Introduction : Quand un jeu entre dans une maison

L’année dernière, mon mari s’est mis à jouer à un jeu nommé Clair Obscur : Expédition 33.

Les jeux vidéo, ce n’est vraiment pas mon truc. Pour être honnête, je les trouve ennuyeux. Et pourtant, je me suis laissée happer… pas par le gameplay, mais par le récit. Par les boucles, les patterns que j’ai pu identifier. Et moi, les patterns, j’adore ça.

Mon fils a accroché au jeu parce que c’était une chance de passer du temps avec son père, et puis il y avait ce côté interdit. Ma fille de 5 ans, pour la musique, qui, disons-le, est sublime. Une famille dont chacun des membres y trouve quelque chose, qui lui fait écho… et vous savez quoi ? Ce jeu parle justement d’une famille.

L’univers de Lumière : une répétition tragique

La ville s’appelle Lumière. Un chiffre est inscrit sur le monolithe, et chaque année il est décrémenté à la façon d’un compte à rebours.. Et ceux qui atteignent cet âge disparaissent, ils sont simplement gommés. Alors chaque année, les habitants organisent une expédition pour éliminer celle qu’ils désignent comme responsable : la Peintresse. Chaque année, c’est un échec. Chaque année, ils recommencent.

On s’accroche parfois à une solution comme à une bouée. Même si elle coule. Même si elle fait mal. C’est rassurant, au moins, de faire quelque chose. Cela donne l’impression de ne pas être inactif face à la situation. Comme si on pouvait changer les choses. Comme si on devait les changer. Être plus dans l’action que dans la réflexion.

Il faut détruire la responsable de nos malheurs, celle qui provoque cette douleur si forte. D’ailleurs, une des premières scènes est celle d’un amoureux qui voit son amour être gommé. Et quand la douleur devient trop forte, on cherche une cause. Un coupable. Quelqu’un à désigner, pour ne pas sombrer.

Dans la ville de Lumière, c’est la Peintresse. Mais peu à peu, le jeu fissure cette croyance. On découvre qu’elle n’est pas là pour punir, mais là pour protéger. Et lors du combat avec elle, le joueur l’attaque, l’assaille de coups. Elle continue pourtant à protéger, en soignant.

Le basculement : frapper celle qui soigne

Cette scène m’a bouleversée. Comment frapper celle qui nous protège ? Comment être d’accord avec cette situation ? Accepter de frapper quelqu’un qui, quand c’est son tour, nous soigne… c’était limite malsain. Créer une telle dualité d’émotions, frôler une question morale… j’ai trouvé ça génial. Ils ont réussi à générer un sentiment de culpabilité, d’agir ainsi.

Et puis, au fil du jeu, on découvre autre chose. Ce monde n’est pas réel. C’est une peinture. Un monde imaginé pour survivre à un drame familial. Un enfant mort dans un incendie, Une mère épuisée par le chagrin, Une fille marquée dans sa chair, Un père qui tente de maintenir l’ensemble, coûte que coûte. Chacun lutte à sa manière. Chacun cherche à préserver ce qu’il lui reste. Même si ça abîme les autres.

Une résonance intime : le deuil suspendu

Ce qui m’a le plus touchée ? Le moment où Maëlle (la fille, défigurée par l’incendie dont elle estime être responsable) comprend la vérité… mais refuse de quitter ce monde. Rester là, c’est rester près de son frère. C’est rester dans un monde où elle peut parler, où elle pense pouvoir exister. Quitter, c’est accepter la perte.

Ce moment-là, c’est un miroir. De ces instants où l’on sait qu’il faut lâcher, accepter… mais où l’on ne peut pas encore, car c’est trop douloureux. J’y ai revu ce moment où ma mère est décédée. C’était pendant le COVID, lors du premier confinement, ma première journée après mon congé de maternité. Au petit matin, on m’a annoncé son décès. Tout faire à distance, ne pas pouvoir monter en Alsace, la peur de contaminer mon père, le seul parent qui me restait… Ma sœur bloquée à la frontière, impossible de rentrer sur le sol français… et la vie qui continue autour de moi. En y repensant, j’étais enfermée dans ce tableau, impossible de faire mon deuil. Impossible d’assister aux obsèques, de suivre le cours normal du processus.

Je suis sortie du tableau le jour où j’ai pu monter en Alsace, vider l’appartement, lui dire au revoir devant une urne, lui présenter ma fille… et avancer.

Le choix final : continuer ou traverser

Le jeu n’est pas terminé, il reste le dernier acte, le dernier combat. Et là, c’est le choc pour tous. On est tous là, toute la famille pour regarder la cinématique. Et le choix du joueur : incarner Maëlle ou Verso. Continuer le jeu ou le terminer. Et là, cette forte envie de ne pas quitter le jeu. Comme Maëlle qui refuse de quitter le tableau… J’ai vu mon mari hésiter longuement. Car ce choix-là touchait autre chose. Une peur de finir. D’accepter de sortir du jeu.

On a tous hésité, car c’était aussi une façon d’arrêter cet instant familial de partage. Plus de « venez tous voir les cinématiques », les discussions lors des repas, les hypothèses des uns, des autres… On arrivait à la fin du jeu. Nous aussi, on allait passer à autre chose. Ou pas…

Le premier choix a été de choisir Maëlle et de rester dans le tableau, pour très vite comprendre que l’histoire allait se répéter : Maëlle endossant le rôle de la Peintresse et Verso celui du père (Renoir). Comme une boucle temporelle. On recommence la même journée. Ici, la même histoire. Et cette envie de sortir de cette boucle, d’échapper à ce tourbillon. Alors on rejoue la scène finale, et on choisit Verso. Le tableau est détruit. La famille est réunie. Le deuil est fait. Et on avance sur autre chose.

Nous aussi, on a avancé sur autre chose. On a gardé la musique. Les garçons sont allés voir le concert à Montpellier. Et une autre histoire s’écrit.

Conclusion : Oser une autre histoire

Ce jeu m’a remuée. Parce qu’il ne théorise rien. Il fait ressentir. Ce que c’est de rester dans une logique qui rassure. Ce que ça coûte, de changer. Et comment, parfois, la seule manière d’avancer… c’est d’oser une autre histoire.

Ce que vous venez de lire est la deuxième version de l’article. La première n’était pas vraiment de moi. C’était une volonté de plaire, de rester finalement dans le tableau, de rester sur ce sentiment d’appartenance que j’avais pu avoir lors d’une formation en systémique. D’ailleurs, j’ai demandé à mes deux formateurs de relire mon article… comme pour valider une forme de légitimité, d’appartenance au groupe. J’ai finalement remis mon masque.

Ce jeu parle aussi de ça : de l’acceptation de soi, de qui on est. Et là, je fais référence à Maëlle, qui a du mal à s’accepter ainsi, défigurée, incapable de parler… un bel écho à ma propre difficulté à interagir avec les autres. Encore un joli écho.

Bref, ce jeu, je l’ai adoré pour cette raison. Chaque membre de ma famille y a trouvé quelque chose. Et ensemble, nous en avons fait une belle expérience familiale qui nous a unis.

Merci à mon mari Olivier pour m’avoir fait découvrir ce jeu. Merci à Marc Brunet et Christophe Keromen pour leur retour précieux et pour l’apprentissage qui en a découlé.

Crédit photo : T-shirt de mon fils 😉

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