Une IA à deux vitesses ? 



Depuis quelque temps, j’ai une sensation assez étrange lorsque je parle d’intelligence artificielle. J’ai l’impression de vivre dans deux réalités différentes.

D’un côté, je vois les capacités de l’IA progresser à une vitesse impressionnante. Je teste de nouveaux usages, je discute beaucoup du sujet et, assez naturellement, je commence à imaginer ce que tout cela pourrait changer dans notre manière de travailler. Et plus j’y réfléchis, plus certaines choses que nous faisons aujourd’hui me paraissent presque étranges.

De l’autre, lorsque je regarde la manière dont nous travaillons réellement dans les entreprises, j’ai l’impression que les choses bougent beaucoup plus lentement. L’IA entre progressivement dans notre quotidien, mais elle est encore souvent utilisée comme un outil individuel : pour rédiger, synthétiser, chercher, analyser, préparer une présentation ou gagner du temps sur une tâche.

Cet écart est parfois tellement important que je me suis demandé si le problème ne venait pas de moi. À force de m’intéresser à l’IA, est-ce que je ne me suis pas un peu satellisée ? Est-ce que je ne regarde pas davantage ce qu’elle pourrait permettre que la réalité de ce que nous sommes capables d’en faire ?

Quand certaines de nos façons de travailler commencent à me sembler étranges

Prenons Excel. Nous ouvrons un fichier, manipulons des données, écrivons des formules, créons des tableaux et des graphiques. Puis nous récupérons parfois ces graphiques pour les intégrer dans un PowerPoint, que nous allons à nouveau mettre en forme.

Mais si je dispose des données et que je suis capable d’expliquer ce que je cherche, une IA peut déjà réaliser une grande partie de ce travail. Je peux lui demander d’analyser les données, de chercher des tendances, de construire un graphique, de m’aider à l’interpréter puis de produire une présentation.

Cela ne veut pas dire qu’Excel ou PowerPoint vont disparaître demain matin. Mais cela change la manière dont je regarde ces outils. Ce qui m’intéresse de moins en moins, c’est l’interface. Ce qui m’intéresse, c’est le résultat que je cherche à obtenir.

Je retrouve la même réflexion avec beaucoup de logiciels que nous utilisons. Pourquoi apprendre à naviguer dans une multitude d’interfaces si je peux simplement expliquer ce que je veux faire à une IA qui, elle, va interagir avec les différents systèmes ?

Même dans ma vie personnelle, je commence à avoir ce réflexe. Si j’ai besoin d’un rendez-vous médical, pourquoi devrais-je chercher moi-même parmi plusieurs médecins, regarder les disponibilités et comparer avec mon agenda ? J’aimerais pouvoir dire à un assistant ce que je cherche, lui indiquer mes contraintes et le laisser faire cette recherche pour moi.

Quand je regarde l’IA de cette manière, son potentiel me paraît immense. Et c’est probablement là que commence ma frustration.

Pourquoi n’utilisons-nous pas davantage ce potentiel ?

Je crois que j’ai du mal avec le potentiel inexploité. Lorsque je vois qu’une chose pourrait aller beaucoup plus loin, j’ai envie de comprendre pourquoi nous n’y allons pas.

Avec l’IA, cette sensation est particulièrement forte parce que les capacités évoluent extrêmement vite. À peine ai-je commencé à imaginer un usage que quelque chose de nouveau devient possible. Et forcément, lorsque je regarde ensuite la manière dont nous travaillons réellement, je vois surtout la distance qui sépare les deux.

Pendant un moment, j’ai donc cherché le frein du côté des entreprises. Les processus, les systèmes existants, la gouvernance, les règles de sécurité, les outils déjà installés… Tout cela ralentit forcément la transformation.

Sauf qu’en réfléchissant un peu plus, je me suis rendu compte d’une contradiction : moi non plus, je n’utilise pas tout le potentiel de l’IA.

Et pourtant, moi non plus, je ne vais pas jusqu’au bout

Je pourrais probablement déléguer beaucoup plus de choses à l’IA que je ne le fais aujourd’hui. Alors pourquoi je ne le fais pas ?

La première réponse qui me vient est assez banale : je n’ai pas le temps. Utiliser davantage l’IA demande aussi d’expérimenter, de tester, de modifier certaines habitudes et parfois de construire une nouvelle manière de faire. Le potentiel est là, mais passer de « je pourrais faire ça » à « c’est réellement devenu ma nouvelle façon de travailler » demande un investissement.

Il y a aussi ce que je peux réellement faire. Avoir une IA capable d’agir à ma place suppose de lui donner accès à des données, des applications ou des informations auxquelles je ne peux ou ne veux pas toujours lui donner accès.

Et puis il y a la peur. Plus je confie de choses à une seule interface, plus je lui donne potentiellement accès à une partie importante de ma vie. Mes données, mon agenda, mes documents, mes habitudes. Avec les questions actuelles autour de la cybersécurité et de la confidentialité, je ne suis pas certaine d’être prête à aller aussi loin que ce que la technologie me permettrait.

Finalement, je me retrouve moi aussi avec un écart entre ce que je sais possible et ce que je fais réellement.

Et si cet écart existe déjà à l’échelle d’une personne qui a envie d’expérimenter avec l’IA, il devient peut-être beaucoup plus compréhensible à l’échelle d’une organisation entière.

L’individu et l’organisation ne changent pas à la même vitesse

Une personne peut changer sa manière de travailler très rapidement. Elle découvre un outil, expérimente quelques usages et commence à rédiger, chercher, analyser ou apprendre différemment.

Transformer un processus d’entreprise est une autre histoire. Un processus traverse plusieurs personnes, plusieurs métiers, des outils, des responsabilités, des règles, des validations et parfois des années d’habitudes.

C’est peut-être là que se trouve une partie du décalage que je ressens aujourd’hui. L’adoption de l’IA peut aller très vite à l’échelle individuelle sans que l’organisation se transforme au même rythme.

Nous pouvons donc nous retrouver avec des personnes dont la manière de travailler change profondément, à l’intérieur de processus qui, eux, restent presque identiques.

Et plus les capacités individuelles augmentent, plus ce décalage risque de devenir visible.

Une entreprise est aussi un système vivant

Une organisation n’est pas seulement un ensemble de processus que l’on pourrait optimiser les uns après les autres. C’est un système vivant, composé de personnes qui interagissent, de relations, d’équilibres, d’habitudes et aussi de rapports de pouvoir.

Si l’IA permet réellement de simplifier certains processus, de rendre certaines informations directement accessibles ou de supprimer certains intermédiaires, elle ne modifie pas seulement notre manière de produire. Elle touche aussi à ces équilibres.

Une expertise peut devenir moins rare. Une information jusque-là détenue par quelques personnes peut devenir accessible plus facilement. Une validation peut ne plus être nécessaire. Un rôle peut évoluer. Une personne peut soudain réaliser seule quelque chose qui nécessitait auparavant plusieurs acteurs.

Et derrière chacun de ces changements, il peut y avoir quelque chose à perdre : un repère, une expertise, un rôle, une responsabilité, une forme de contrôle ou parfois simplement la certitude de savoir à quoi ressemblera son métier demain.

Je ne pense pas que les personnes résistent consciemment à l’IA pour conserver leur pouvoir. Ce serait beaucoup trop simple. Mais je pense que lorsqu’un système bouge, il cherche aussi naturellement à retrouver une forme d’équilibre.

Et avec l’IA, cet équilibre est particulièrement difficile à trouver parce que nous ne savons pas vraiment vers quoi nous nous transformons. Le point d’arrivée change pendant que nous avançons.

Est-ce que nous allons refaire avec l’IA ce que nous avons fait avec l’agilité ?

Cette question me renvoie forcément à quelque chose que je connais beaucoup mieux : les transformations agiles.

L’agilité portait elle aussi une promesse de transformation profonde. Il ne s’agissait pas seulement de mettre en place des équipes Scrum. Il était question d’autonomie, de décisions rapprochées du terrain, de coopération, de réduction des silos, de capacité à apprendre et à s’adapter.

Et pourtant, avec le temps, beaucoup d’organisations ont réussi à adopter une partie de l’agilité sans nécessairement aller jusqu’au bout de ce qu’elle remettait en question.

Nous avons créé des équipes agiles dans des organisations qui, elles, ne l’étaient pas toujours vraiment.

C’est ce parallèle qui commence à me questionner avec l’IA.

Est-ce que nous allons équiper les collaborateurs d’assistants, déployer des agents, automatiser certaines tâches, former massivement aux usages de l’IA… tout en conservant une grande partie des processus, des structures, des rôles et des modes de décision existants ?

Autrement dit, est-ce que nous allons réussir à absorber l’IA sans réellement transformer l’entreprise ?

Sommes-nous vraiment en route vers l’entreprise IA-native ?

Quand j’entends parler d’entreprise IA-native, je vois intellectuellement ce que cela pourrait vouloir dire : une organisation dans laquelle l’IA n’est plus un outil ajouté à l’existant, mais quelque chose autour duquel on repense profondément la manière de travailler, les processus et probablement certains rôles.

Mais lorsque je regarde la distance entre cette vision et le fonctionnement actuel des organisations, elle me paraît immense.

Et je ne suis même pas certaine que nous arriverons réellement jusque-là.

Pas nécessairement parce que la technologie ne sera pas capable de le permettre. Peut-être justement parce que la technologie avance beaucoup plus vite que notre capacité à transformer les systèmes humains dans lesquels nous voulons l’introduire.

Plus j’y réfléchis, plus je me demande si l’un des principaux facteurs limitants de l’IA ne sera finalement pas notre capacité à absorber son potentiel.

Je ne sais toujours pas si je suis satellisée

Je suis donc partie d’une question assez personnelle : est-ce que je suis trop loin de la réalité ?

Et je n’ai toujours pas vraiment la réponse.

Peut-être que je regarde trop le potentiel de l’IA et pas suffisamment le temps nécessaire pour qu’une possibilité technologique devienne une nouvelle manière de travailler.

Peut-être aussi que ma frustration dit quelque chose de mon propre rapport au changement. Je trouve que les choses ne vont pas assez vite alors que, lorsque je me regarde, je découvre mes propres limites, mes propres peurs et mes propres résistances.

Mais l’écart que je ressens reste là.

D’un côté, une technologie dont le champ des possibles continue de s’élargir extrêmement vite. De l’autre, des individus et surtout des organisations qui ont besoin de temps pour expérimenter, faire confiance, abandonner certaines habitudes et trouver de nouveaux équilibres.

Je ne sais pas si cet écart finira par se réduire ou s’il deviendra une caractéristique durable de la transformation par l’IA.

Et je ne sais pas non plus si nous arriverons réellement un jour à cette entreprise IA-native que nous commençons à imaginer.

Mais finalement, c’est peut-être cette distance entre ce qui devient possible et ce que nous sommes réellement capables d’en faire qui m’intéresse le plus aujourd’hui.

Crédit Photo de Phil Reid sur Unsplash

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